Le Livre que j'aurai voulu offrir à Stéphane
Suite à une récente discussion sur GH avec Stéphane (un des chroniqueurs) à propos du livre 'Design for Help' (1), je lui avais promis de conclure la polémique en parlant d'un livre très particulier que j'aurais voulu lui offrir.
Ce n'est pas vraiment un livre. Plutot une brochure. Editée et imprimée dans les années 60, cette revue en noir et blanc a été spécialement concue pour le 14ème Type Director's Club Show de 1968.
J'en avais entendu parler comme d'un mythe par Lorraine Wild, qui avait d'ailleurs écrit un article très intéressant là-dessus en Juillet 2005 dans DesignObserver (2). J'avoue avoir eu beaucoup de mal à en trouver une copie. Ce petit imprimé est rarissisme, et c'est aussi l'adjectif qui décrit le mieux le concept général de la revue.

Le titre de cet annuel qui regroupe tous les travaux typo-graphiques des pointures de l'époque est: 'Business as Usual'. Le sous-titre est 'Fourteenth Annual Type Directors Show — Typography Wherever It Exists'. A la page 3, on peut lire le texte suivant:
“Think of your work and think of what’s going on around you. The theme of the 14th Annual Type Directors show is 'Typography Wherever It Exists.' It’s still the theme. We’ve just expanded the theme. Added a larger context. Look at the winners for their excellence in type direction. That’s how they were judged. If the news photos seem to overshadow the show’s winners, think of how it is in real life.”

Je vous offre une rapide traduction:
Pensez à votre travail et regardez ce qui vous entoure. Le thème de ce 14ème Annuel du Type Directors Club est 'La Typographie Partout où elle Existe'. Ca reste le thème. Nous l'avons cependant étendu. Elargit le contexte. Choisit les gagnants pour leur excellence en typographie. C'est ainsi qu'ils ont été jugés. Si les photos des journaux vous donnent l'impression de faire de l'ombre aux lauréats, pensez à ce qui se passe dans la vraie vie."
La lecture de l'article de LW sur DO vous donnera de plus amples details mais j'aimerai juste vous résumer le contexte de l'époque: nous sommes en 1968. Avec la guerre au Vietnam, la Contre-Révolution Culturelle, les droits bafoués des minorités, les USA sont secoués de l'intérieur et de l'extérieur. Le monde, des pavés de Paris aux faibles tremblements des satellites de l'Est , est lui en pleine mutation.
Et voila un groupe de jurés du Type Director's Club de New York qui se pose la question de l'utilité de donner des prix, de célébrer le typo-graphisme. Ils pourraient fermer les yeux, se boucher les oreilles, ne rien dire. C'est vrai après tout, que peuvent faire une bande de typographes devant le tsunami social et politique du monde? (pardon pour le private joke en rapport direct avec l'article de Stéphane à GH).
On pourra dire tout ce que l'on veut, les traiter d'opportunistes ou de naifs mais la mise en page, le concept meme de cet Annuel-Ovni est un exemple d'une certaine idée 'idéale' du role du graphisme et du graphiste (3).
Le titre meme de l'Annuel, 'Business as Usual', vous percute comme une claque d'humour noir. Comme le souligne LW, "il faut une sacrée dose de bravado et une touche de cynisme" pour ne pas faire de cette brochure un simple objet de lamentations. Oui le monde allait mal à l'époque mais la vie continuait et le graphiste faisait son travail. Avec ce petit détail en plus. Il n'ignorait pas le monde autour de lui.

Avec sa mise en page simple et efficace, les images des travaux des lauréats à gauche et une photographie plein page à droite (et inversement), l'Annuel fait plus que simplement répertorier les moments sombres et les meilleurs travaux typographiques de l'année en cours.
Il y a un jeu subtil qui s'opère entre le lecteur et les images. Que lire d'abord? Forcément ce qui se voit en grand. Mais aussi ces perfections typographiques qui par leur valeur meme d'excellence soutiennent le rapport de taille. On va et on vient. On est obligé de réaliser que tout ca fait partie d'un meme tout. Que regarder une belle affiche c'est ne pas non plus oublier de voir ce qui se passe à coté.

La limite de tout ca? Peut-etre qu'avec la distance, voir ces images rythmées ainsi dans un catalogue de travaux typographiques leur retire de leur vraie puissance. 'Une protestation silencieuse' seulement dirigée vers un groupe bien ciblé (les lecteurs de ce genre d'Annuel) reste une goutte d'eau qui ne fera pas déborder la mer des sarcasmes.
Quand bien meme. Le TDC cuvée 1968 a ce mérite de ne pas vouloir tirer la couverture mais bien au contraire de se mettre au service de. Ici le who's who du gratin des graphistes-typographes ne fait pas de show-off et sait s'effacer devant ce qui malheureusement continue de faire l'actualité.
Aucune volonté de changer le monde, juste témoigner avec leurs outils d'ouvriers de l'image et du texte. Sans etre maladroits non plus. Il n'y a rien de pire que de rater sa cible par excès ou manque. Ici les vertus typographiques et de composition arrivent à transcender le message. Les cadrages concentrés sur l'essentiel ne font pas non plus oublier ce qui se passe hors-champ. C'est cette ironie cynique, permanente à travers les 48 pages, oui regardez nos travaux mais ne soyez pas dupes, qui donne tout son coté rare à cet Annuel.

Le principe peut paraitre démodé maintenant que Toscani, Benetton et le sensationalisme sont passés par là. Faut-il pour autant choquer les gens pour les sensibiliser? Ou faut-il faire de belles images qui ne servent pas à grand-chose?

Le travail des designers du Type Director's Club 1968 nous prouve en tout cas que si on met les deux ensemble de facon intelligente et simple on obtient un effet dévastateur et efficace. Je regarde les pages de cet Annuel et je me dis, 1968 aux Etats-Unis c'était ca. Un graphisme engagé, une société en chaos.
Qui a dit que les graphistes ne devaient pas etre des observateurs et des interprètes?
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(1) 'Design For Help' est un livre-catalogue d'images de graphistes produit en un temps record pour rassembler des fonds pour les victimes du Tsunami de 2005.
Stephane a recemment ecrit un article sur GH qui a souleve une petite polemique a propos de l'efficacite ou non du livre Design for Help.
(2) Lorraine Wild, A design Annual Captures 1968, Design Observer 7 Juillet 2005.
(3) l'idée sera reprise dans les 70s par Sheila de Breteville alors directrice du Dpt Graphic Design a la CalArts lorsqu'elle a fait le catalogue-prospectus de l'école. Je n'ai malheureusement pas de copie de celui-ci mais Ian Lynam devrait m'envoyer des images sous peu. Patience.